RDC : Bahati Lukwebo, un joker à préserver ou une carte devenue gênante ? (Décryptage)

Dans le débat qui agite actuellement la majorité présidentielle autour de la révision de la Constitution, une question stratégique semble se dessiner en filigrane : quelle place occuperait encore le sénateur Modeste Bahati Lukwebo dans l’architecture du pouvoir autour du président Félix-Antoine Tshisekedi Tshilombo ?

Dans les cercles politiques congolais, Bahati Lukwebo traîne depuis longtemps un surnom révélateur : « Maradona de la politique ». Une manière de souligner sa capacité à surgir dans les moments décisifs pour renverser les équilibres.

Son parcours en témoigne. Peu d’acteurs politiques en République démocratique du Congo peuvent revendiquer une telle capacité d’adaptation et de survie dans un environnement politique souvent instable.

Le joker qui a rebattu les cartes du pouvoir

L’un des moments les plus marquants de cette trajectoire reste la recomposition politique de 2020-2021. À l’époque, la rupture entre le président Tshisekedi et son prédécesseur Joseph Kabila provoque l’effondrement de la coalition FCC-CACH.

Dans cette période de turbulences institutionnelles, le regroupement politique de Bahati Lukwebo, l’Alliance des Forces Démocratiques du Congo et Alliés, devient un acteur charnière. En rejoignant la nouvelle coalition présidentielle, l’Union Sacrée de la Nation, il contribue de manière déterminante à la bascule de la majorité parlementaire.

Pour les partisans de Joseph Kabila, cette recomposition politique sera qualifiée de « coup d’État institutionnel ». Pour les soutiens du chef de l’État, elle représentera au contraire la naissance d’une nouvelle majorité présidentielle.

Quoi qu’il en soit, Bahati Lukwebo apparaîtra alors comme l’un des artisans de cette mutation politique.

L’allié qui dérange ?

Mais la nature même d’un joker politique est de rester imprévisible.

Aujourd’hui, certaines prises de position du sénateur notamment sur la question de la révision de la Constitution seraient perçues, dans certains cercles de la majorité, comme un début de prise de distance avec la ligne dominante de l’Union sacrée.

Deux lectures se confrontent :

  • pour les uns, Bahati Lukwebo chercherait simplement à préserver son image d’homme d’État indépendant, capable de dire ce que d’autres préfèrent taire ;
  • pour les autres, il serait déjà engagé dans une stratégie de repositionnement politique à moyen terme.

Le spectre d’un rapprochement avec l’ancien système

Dans les milieux d’analyse politique, une autre hypothèse circule : celle d’un possible rapprochement avec l’ancien bloc politique gravitant autour de Joseph Kabila.

Une hypothèse qui reste, pour l’heure, du domaine de la spéculation. Mais l’histoire politique congolaise a souvent démontré que les alliances y sont rarement figées.

Dans ce contexte, un éventuel départ de Bahati Lukwebo de l’Union Sacrée de la Nation avant 2026 pourrait peser sur les équilibres politiques, notamment en raison de l’influence parlementaire de son regroupement.

Le soutien apporté à sa sortie médiatique par une ancienne conseillère en communication de l’ex-président Joseph Kabila a d’ailleurs alimenté certaines lectures politiques, y voyant le signe d’une convergence tactique, voire d’un rapprochement en gestation.

Une carte pour l’après-Tshisekedi ?

Plus discrètement, une autre hypothèse circule dans certains milieux politiques : celle d’un Bahati Lukwebo comme figure de compromis pour l’échéance politique de 2028.

Son profil présente plusieurs atouts : une longue expérience institutionnelle, une implantation politique solide et une capacité reconnue à dialoguer avec différents camps politiques.

Dans un paysage politique souvent polarisé, certains observateurs estiment qu’il pourrait incarner une option de transition ou de rassemblement.

Une tension politique qui monte

Mais les développements récents laisseraient entrevoir une crispation au sommet de l’État.

Au Sénat de la République démocratique du Congo comme au sein de l’Union Sacrée de la Nation, des tensions auraient émergé dans les heures ayant suivi sa sortie médiatique.

Selon plusieurs sources parlementaires, une initiative serait en cours pour fragiliser sa position institutionnelle. Des discussions auraient été engagées pour la collecte de signatures en vue d’une pétition visant sa destitution de son poste de deuxième vice-président du Sénat.

Dans le même temps, certaines indiscrétions politiques évoqueraient la préparation d’un dossier judiciaire contre le leader de l’AFDC-A.

Ce dossier tenterait de lier son nom à une supposée affaire de complicité avec la rébellion de l’Alliance Fleuve Congo associée au mouvement armé Mouvement du 23 mars.

Selon ces accusations, Bahati Lukwebo aurait acquis, avec la bénédiction présumée des rebelles, une succursale de la Bralima dans l’est de la République démocratique du Congo. Une accusation que l’intéressé a rapidement démentie.

À ce stade, ces informations resteraient toutefois non confirmées officiellement.

Le dilemme du pouvoir

Si ces manœuvres venaient à se confirmer, elles pourraient traduire une volonté de neutraliser une figure politique jugée de plus en plus indépendante au sein de la majorité.

Mais l’histoire politique congolaise montre que les tentatives d’isolement d’un acteur expérimenté produisent parfois l’effet inverse, en renforçant sa posture de victime politique.

Et dans une partie d’échecs politique, un joker n’est jamais une pièce anodine : il peut sauver une partie… ou renverser tout l’échiquier.

La véritable question reste donc entière :

Modeste Bahati Lukwebo serait-il en train de perdre son statut d’allié stratégique… ou préparerait-il, une fois de plus, un retournement politique dont il semble avoir le secret ?

RB

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